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© Bertrand Roussel, 2003

Sortie botanique au lac du Crès

par Josiane Ubaud


Le site avait été choisi pour son extrême richesse botanique : la garrigue entoure les terrains de cette ancienne carrière abandonnée et réaménagée en espaces publics, qui offre de plus une importante collection de plantes de friches, installées sur les terres retournées ou rapportées pour combler certains espaces. Un soleil inattendu et bienvenu (il pleuvait depuis 4 semaines environ) a permis une découverte des lieux, au pas de botaniste.



Révision pour les uns ou découverte pour les autres des plantes de garrigue : salsepareille (saliège, Smilax aspera), chêne vert (euse, Quercus ilex) multiforme dont quelques sujets aux feuilles si étroites et si grises qu’on les auraient pris de loin pour des oliviers, chêne à kermès (avaus, Quercus coccifera), pistachiers lentisque (restincle, Pistacia lentiscus) et térébinthe (pudís, Pistacia terebinthus), laurier-tin (laurièr tin, Viburnum tinus), clématite flammette (bissana, Clematis flammula), asperge (espargol, Asparagus acutifolius), -garance voyageuse (garança sauvatja, Rubia peregrina), les deux bauques (bauca, Brachypodium retusum et phoenicoides), genévrier cade (cade, Juniperus oxycedrus) et genévrier commun (ginebrièr, Juniperus communis), genêt scorpion (argelàs, Genista scorpius), badasse (badassa, Dorycnium pentaphyllum), ciste de Montpellier (moge, Cistus monspeliensis), etc.


L’hiver est également la saison pour apprendre à reconnaître les petites plantes de garrigue, même non fleuries, comme Coris monpeliensis, Teucrium polium, Teucrium chamaedrys (le petit chêne), Staehelina dubia, Helichrysum stoechas (immortelle), ou les arbustes dépouillés de leurs feuilles comme le térébinthe (qui présente toujours quelques galles noires éventrées) et le sumac (sumac, Rhsu coroaria), qui pousse toujours en touffes drageonnantes. Et une révision des traditionnelles confusions entre filaria à feuilles étroites (Phillyrea angustifolia, gris comme un olivier, d’où son nom occitan d’olivastre) et filaria à feuilles larges, Phillyrea latifolia confondu parfois de loin avec le nerprun alaterne, et tout deux appelés aladèrn en occitan (tiré du latin alaternus, alterne). Mais rappelons que seul le nerprun (Rhamnus alaternus) a les feuilles alternes (et la face inférieure des feuilles vert jaune, et l’ourlet translucide au bord des feuilles regardées à contre-jour), tandis que Phillyrea latifolia a les feuilles opposées. Confusion aussi entre jeunes pousses de chêne vert fort épineuses et chêne à kermès que le hasard nous a fait trouver étroitement imbriquées au bord du chemin : l’occasion de s’amuser à s’exercer l’œil de loin, - et là ce fut particulièrement difficile -, et de vérifier que le chêne kermès est bien vert sur les deux faces, tandis que le dessous des feuilles du chêne vert est blanc pelucheux.


Mais nous avons surtout insisté comme d’habitude sur l’usage de ces plantes en culture occitane : lait de la grande euphorbe (Euphorbia characias, lachuscla) et suc du garou (Daphne gnidium, trentanèl) pour engourdir les poissons dans les trous d’eaux, tandis qu’une participante signalait un usage intéressant des branches de garou enfouies en terre pour désinfecter le sol avant plantation de légumes, écorce des chênes verts et kermès, galles du térébinthe et écorce du sumac pour tanner les cuirs, distillation du bois de cade pour faire l’enguent, huile (puante !) aux usages vétérinaires bien connus, arbustes de garrigue servant à alimenter les fours de boulangers, fours à chaux, forges et fours de verriers, traditionnelles cures dépuratives de petit chêne, liqueur avec les fleurs de salsepareille, petits balais en badasse, cochenille du kermès pour teinter en rouge les célèbres draps de Montpellier, etc.


La position dominante du chemin qui fait le tour du site nous a permis également une lecture des paysages, et de constater la montée inexorable des pins d’Alep, qui menacent la chênaie verte : les anciens habitants du Crès témoignent que cet arbre était fort rare jusque dans les années 1950.


Nous en avons profité pour faire aussi un peu de toponymie et rappeler les origines des noms des villages environnants. Tout d’abord Le Crès (de l’occitan cres, terrain pierreux) et ses microtoponymes Puèg Cabrièr (prononcé par les anciens Pè Cabier bien méconnaissable !), la " colline aux chevriers " devenue maintenant la zone industrielle, et le Truc das Orts, " la butte aux jardins " (que beaucoup de Cressois écrivaient mentalement bien à tort Truc d’Azor !), Serre Redond, autre " sommet rond " de la commune, La Devèsa, qui comme tous ces lieux-dits présents un peu partout correspondent à des bois communaux d’usage réglementé, la rivière du Salaison (du latin Salarone, semble-t-il formé sur une racine ancienne pré-indo-européenne sal, toujours associée à des cours d’eau, nom déformé avec les ans en Salezon, puis Salaison). Comme l’indique son nom occitan, Le Crès est un lieu rocheux et inculte. Sa garrigue a toujours eu la réputation d’un désert torride, où même las sèrps i morrissián de set, les serpents y mourraient de soif, c’est dire ! Et pour les gens de Montpellier, c’est un endroit dont on menaçait encore jusque dans les années 1960 les écoliers pas assez sages : " si tu continues, je vais t’envoyer à la garrigue du Crès ! " était une menace supposée efficace.


Tout autour, les villages de Teyran (Terus + -anum) et Vendargues (Venerius + - anicis) ont été l’occasion de rappeler que ces terminaison en —an ou —argues si communes (Nebian, Servian, Paulhan, …, Baillargues, Aimargues, Galargues,…) correspondent à des anciens noms de domaines, propriétés de Messieurs Terus et Venerius en ce qui concernent ces deux exemples, noms auxquels on ajoute les suffixes —anum ou —anicis pour désigner les terres.


Le milieu du circuit a permis de voir une importante collection de plantes de friches, qui, pluies abondantes et douceur aidant, avaient développées de nombreuses feuilles, souvent au pied des tiges sèches de l’an passé, stade de végétation tout aussi intéressant à repérer qu’un état fleuri : la glaucière, Glaucium flavum, aux rosettes frisées et argentées (autant par les poils que par la rosée abondante !), la psoralée ou herbe à bitume, Psoralea bituminosa, à la forte odeur de goudron (èrba del quitran), ce qui ne l’empêche pas d’être adorée des troupeaux d’où ses autres noms occitans d’engraissamotons et cabridola, le marrube argenté (Marrubium vulgare, marrubi), plante médicinale importante, de nombreux chardons (cardons, chardon marie, onoporde, galactite, scolyme), géraniums et érodions toujours précoces (agulhas, Erodion malacoides et cicutarium, Geranium rotundifolium et robertianum), les belles feuilles de bourrache (borratge, Borrago officinalis), les grosses touffes de Cephalaria leucantha, de Dittrychia viscosa, la graminée Piptatherum miliaceum qui avait encore ses panicules, le concombre d’âne (compissacan, cojon salvatge, Ecballium elaterium), quelques vipérines encore ou déjà fleuries (viperina, Echium vulgare), les panicules de fruits des érigérons, le récent et envahissant Senecio inaequidens, echappé des laines débarquées à Mazamet il y a quelques décennies, la bette (beta, Beta maritima) aux feuilles luisantes qui n’attendait que d’être cueillie et mangée, la langue de bœuf (lenga de buòu, divers Rumex à larges feuilles), et bien d’autres.


Sans oublier bien sûr les rosettes des salades et des plantes qui n’en sont pas, et qu’il faut donc apprendre à distinguer en même temps. Côté non comestibles le plantain lancéolé (èrba a cinq còstas, toujours représenté avec le grand plantain sur les tableaux anciens de crucifixion, puisque les plantains sont des plantes vulnéraires), les deux picrides toujours voisines, Picris echioides (à pustules blanches) et hieracioides (à nervures rouges) Crepis foetida aux rosettes très caractéristiques bien étalées en rose des vent et à l’odeur iodée peu engageante, la centaurée rude, Centaurea aspera, qui ne se laisse pas toujours identifier à l’état naissant, une laitue non comestible Lactuca viminea, et les grosses rosettes de la cardère (penche, Dipsacus sylvestris).


Côté salades, l’arrucat (Crepis vesicaria ssp), qui se recroqueville particulièrement une fois coupé (s’arrucar, c’est se ratatiner), bien que toutes les salades le fassent plus ou moins, Crepis sancta (pata de galina, aux feuilles gondolées et déjà fleuri) et Crepis bursifolia, toujours luisante, mais que les adhérents ont décidément bien du mal à reconnaître dans ses multiples états (quelquefois vraiment sœur de la bourse à pasteur, avec le lobe bien découpé, ce qui justifie son nom de bursifolia, mais quelquefois à feuilles entières !), divers laiterons (lachichon, lachet, Sonchus oleraceus, tenerrimus, asper et formes hybrides), la pimprenelle (pimpinèla, Sanguisorba minor) au goût de concombre, la laitue saint Joseph (sant Josèp, Lactuca seriola), la porcelle (engraissapòrcs, Hippochoeris radicata) aux feuilles grasses et rugueuses et le plantain corne de cerf (bana de cèrvi, Plantago coronopus), ces deux dernières salades étant meilleures lorsqu’on les récolte dans les dunes, les plaques caractéristiques de la chicorée (cicorèa, Cichorium intybus) où se dressent encore les inflorescences séchées de l’année précédente, des rosettes de coquelicot (rosèla, Papaver rhoeas), qui avec l’arrucat, la bette et la langue de bœuf rentrent dans la composition des bourbouillades, ces gratins d’herbes sauvages agrémentés d’œufs durs ou d’anchois, les deux doucettes (doceta), Valerianella olitaria, la plus commune à feuilles rondes, et Valerianella dentata, à feuilles longues et dentées, plus rare, et le petit souci des champs, Calendula arvensis, bien évidemment fleuri. Alors que les rosettes étaient largement épanouies et fort nombreuses, seule la roquette jaune, Diplotaxis tenuifolia, montrait à peine ses feuilles à la base des tiges sèches.


La fin du parcours a permis de voir les espèces utilisées dans le réaménagement du site : Perovskia dénudés, Poincetia qui mettaient déjà les feuilles, Calystémon fleuris, ainsi que Acacia dealbata, divers Eucalyptus et Palmiers, l’élégant Schinus mollis (faux poivrier) qui montrait encore son poivre rose, et une collection de plantes succulentes pour la partie la plus abritée et ensoleillée au pied d’une falaise, tandis que des espèces méditerranéennes ont été judicieusement utilisées en d’autres endroits telles que mélia , figuier, jujubier, amandier, olivier, vigne, lavande, thym, cistes divers, coronille, euryops, phlomis, valériane, pistachier lentisque, laurier-tin, armoise, filaria…


Tout au long du circuit, quelques champignons sont également venus interpeller l’œil des mycologues. 4 heures de balade largement insuffisantes par rapport à la quantité de végétaux présents et aux histoires innombrables que l’on peut raconter quant à leurs usages ou le sens de leurs noms occitans !


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