Par Gérard Lévèque
A) Introduction
L’observation de la couleur de la sporée est cruciale dans l’étude des russules. Cette couleur entre en
particulier dans les clés de détermination, car elle est un élément stable pour de nombreuses espèces.
L’opération de mesure a été codifiée par les mycologues anciens, pour en rendre le résultat moins
dépendant de l’observateur. Il y a quarante ans, le grand Maître Henri Romagnési a étudié par le détail les
manipulations à faire et ne pas faire. Par exemple, après avoir testé les méthodes d’observation du dépôt sans y
toucher (sur papier blanc, sur papier noir ou sur verre), il recommande de récolter le spores sur un support lisse ,
puis de les rassembler et de les tasser entre deux lames de verre, de manière à avoir une masse de spores épaisse
et opaque. Il compare ensuite la couleur de cette masse de spores à une échelle colorée qu’il gradue en 14
nuances.
Les sporées pâles Ia et Ib
Les sporées crèmes II a , II b, II c et II d
Les sporées ocres III a , III b, et III c
Les sporées jaunes IV a , IV b, IV c, IV d et IV e
Il faut se référer à l’ouvrage de Romagnési pour une discussion approfondie de cette échelle et des raisons qui
l’on conduit à l’utiliser.
D’autres échelles de nuances ont été élaborées, comme celle de C. Dagron qui comporte 26 nuances.
Elle n’est pas aussi utilisée que celle de Romagnési car toutes les russules n’ont pas été mesurée dans cette
échelle.
La difficulté pour l’observateur actuel est que l’échelle donnée dans l’ouvrage de Romagnési ne montre
que 10 nuances (il manque II b, III b, IV b, et IV d) et que l’ouvrage est épuisé. Une autre approche est
l’utilisation de données numériques de colorimétrie, soit sur les nuanciers existants soit sur des sporées.
La mesure directe avec un appareil photo numérique, sur des sporées de russules, est la base de ce
travail.
Dans le système colorimétrique RGB (Red Green Blue), chaque couleur est associée à 3 nombres
compris entre 0 et 255, qui représentent les quantités de Rouge, de Vert et de Bleu formant la couleur . Tous les
logiciels de traitement d’image incluent une méthode de mesure sur les photos de ces trois composantes.
Je n’entrerai pas dans le détail du fonctionnement de ce système RGB, mais on peut dire simplement
que le noir est représenté par (0,0,0), le blanc pur (255,255,255) et le jaune pur par (255,255,0). Le dernier zéro
signifie l’absence de bleu.
B) Mesure des couleurs avec un appareil photo numérique
La principale difficulté est de réaliser une mesure qui s’affranchisse des différence entre les appareils
(qui peuvent être notables) et des conditions de lumière ambiante. La méthode qui suit utilise une référence de
blanc pour obtenir des valeurs reproductibles. Il s’agit de photographier ensemble la sporée et une surface
blanche.
Le choix de la surface « blanche » n’est pas anodin, car il doit être aussi stable que possible. Après
quelques essais sur divers papiers blancs, le meilleur choix est apparu être le bristol des cartes de visite pour
deux raisons. On en possède habituellement un stock, donc pas de problème de perte. Deuxièmement le bristol
ne contient pas d’agents blanchissants qui donnent une teinte bleutée variable aux papiers ordinaires.

Il faut récolter la sporée sur une vitre, la rassembler en un petit tas, puis l’écraser en posant délicatement
une lame de microscope par dessus. On obtient une surface lisse et homogène comme sur la photo ci dessus. Le
bristol est placé à coté et photographié dans une lumière naturelle diffuse, en plaçant une surface noire au dessus
pour éviter le reflet sur le verre.
La seconde étape consiste à numériser la plage « sporée » et la plage « bristol » dans un logiciel de
traitement d’image. Il est bon de prendre la moyenne dans une plage pour lisser les fluctuations. Par exemple
dans Paint Shop :

On effectue ensuite la division des données RGB de la sporée par celles du bristol :
Zbleu = Bleu de la sporée / Bleu du bristol
Zvert = Vert de la sporée / Vert du bristol
Zrouge = Rouge de la sporée / Rouge du bristol
Les valeurs (Zbleu, Zvert, Zrouge) sont caractéristiques de la nuance de la sporée corrigée.
Bien que cette opération corrige théoriquement des dominantes de la lumière ambiante, il faut essayer de
mesurer dans des conditions les plus constantes possibles. Par exemple toutes mes mesures sont effectuées dans
une véranda diffusante, au milieu de la journée, éclairée soit par un soleil direct soit par un ciel couvert, mais en
évitant l’éclairage par le ciel bleu qui donne une nuance trop riche en bleu.
L’utilisation d’un scanner serait bien sûr préférable pour ce qui est de la reproductibilité des éclairages,
mais peu de personnes en disposent alors que les appareils photos numériques sont très répandus.
C) Mesures sur des sporées réelles
Des mesures sur 80 sporées fraîches ont été effectuées sur des récoltes de l’automne 2006 et 2007.
On constate que :
les valeurs de Zrouge sont presque constantes, comprises entre 0.8 et 0.9
les valeurs de Zvert sont plus dépendantes de la nuance de la sporée (comprises entre 0.5 et 0.9)
les valeurs de Zbleu sont très dépendantes de la nuance de la sporée (comprises entre 0.2 et 0.9) , ce qui est
normal, car plus la sporée est jaune, moins il y a de couleur complémentaire bleue.
il y a une forte corrélation entre Zvert et Zbleu ce qui indique que les nuances des sporées sont régulières de
« Ia » à «IVd ».
Une meilleure corrélation est encore obtenue si on divise les grandeurs Zbleu et Zvert par Zrouge (voir
ci- dessous). Cette opération corrige les différentes texture et opacité de la sporée, et s’avère très reproductible.
Des essais sur une même sporée dans des conditions de lumière différentes ne donnent que quelques % de
dispersion.

Sur la Figure 3 sont représentée tous nos résultats de mesures sur des sporées fraîches. Les points de
mesure (carrés lilas) s’alignent quasiment sur une droite intermédiaire entre la droite des jaunes (droite
d’équation Y = 1 ) et la droite des rouges (droite d’équation Y = X ). Ce qui indique que le pigment des spores
de russule est peut être le même pour toutes les russules.
En comparant ces valeurs avec celles obtenues en faisant la même opération sur le nuancier de Séguy,
on constate que la nuance des sporées est très voisine de S 211 (et des teintes diluées S 213 et 215), appelée
« orange moyen » dans ce nuancier. Même si le principe de ce nuancier est actuellement dépassé, la valeur
« orange » est ainsi établie. Cette constatation est un peu étonnante car l’usage en mycologie est d’appeler
« ocre » ou « jaune » les nuances des sporées de russules.
Pour vérifier cette appellation « orange », j’ai comparé les sporées avec la nuance originelle, celle de la
couleur « orange » du fruit. Pour cela, j’ai numérisé par la même méthode des oranges au marché et reporté les
valeurs sur la Figure 3. Il apparaît que les points des oranges mûres sont plus saturées et un peu en dessous de la
droite des russules, c’est à dire plus proche du rouge. Les points pour les oranges moins mûres s’accordent
mieux avec les nuances des sporées. La couleur de la chair d’ananas est par contre nettement plus jaune que les
sporées.
En conclusion, les couleurs des sporées de russules doivent être notées « orange » avec des nuances plus
ou moins saturées, c’est à dire entre orange et blanc.
Un autre point peut ici être vérifié. Il s’agit de la remarque de Romagnési « les sporées blanches
paraissent subtilement crème si on les compare à une petite masse de bicarbonate de soude prise comme étalon
de blanc absolu ». Mais sans instrument de mesure, il ne pouvait parler que d’impressions visuelles.
La référence à un blanc absolu nécessite un étalon de blanc. J’ai essayé de mesurer plusieurs poudres
domestiques (bicarbonate, farine, fécule) pour connaître leur degré de « blancheur ». C’est la fécule de pomme
de terre qui est sans conteste la plus blanche (point de coordonnées 1.0 et 1.0 de la figure 3). Cette poudre
apparaît, après calcul de X et Y, similaire au bristol (en fait, la fécule est un peu plus blanche que le bristol, mais
ramenée au même valeur de X et Y par la division par Zrouge).
Par comparaison les sporées de russules « Ia » appelées blanches (vesca et cyanoxantha) ont un rapport
X légèrement inférieur (X= 0.90 et Y=1.00), ce qui un aspect quantitatif à la remarque de Romagnési.
On peut finalement simplifier la mesure de la nuance des sporées en remarquant que puisque les
mesures se situent toutes sur une droite, la valeur de Y est corrélée à celle de X. On peut donc utiliser X seul
pour caractériser la nuance. La grandeur la plus simple est donc le rapport X défini par :

J’utilise par la suite son complément à 1, appelé J , plus facile à se représenter car c’est la proportion de jaune
dans la nuance:

D) Etalonnage du code de Romagnési
Bien que l’ouvrage de Romagnési soit considéré comme une référence pour les russules, la difficulté
d’utiliser un nuancier imprimé ne doit pas être sous estimée. Malgré le soin apporté par l’imprimeur, il est
possible que les nuances des sporées n’aient pas été reportées aussi exactement que l’auteur le souhaitait.
En particulier les russules à sporées jaune foncé paraissent plus jaunes dans les livres plus récents qui montrent
des sporées, comme ceux de Régis Courtecuisse ou de Roberto Galli.
A l’aide du même appareil photo numérique, j’ai photographié en lumière du jour la page en couleur du
livre de Romagnési, qui définit les nuances des sporées. Chaque pastille de couleur a été ensuite numérisée dans
le code RGB. La nuance a été ensuite rapportée au blanc du papier de la page en effectuant la correction
précédente et en calculant la composante J.
Par ailleurs, j’ai mesuré les composantes J de sporées de russules connues, récoltées pendant les saisons
2006 et 2007. Pour une quarantaine de russules faciles à déterminer, la composante J est reportée dans le
graphique 4, en prenant comme abscisse x un nombre compris entre 1 et 14 qui correspond aux 14 tons de
l’échelle de Romagnési.

Les mesures sur les sporées réelles (points rouges) et les mesures sur le livre de Romagnési (points
bleus) sont remarquablement similaires. Le ton « 1a », réalisé sans encre dans la case du livre vaut par définition
J=0 (X=1.0) mais correspond à des sporées « blanches », ayant expérimentalement un rapport voisin de X=0.9.
Les valeurs du rapport X de Romagnési ont donc été multipliées par 0.9 pour mieux correspondre aux russules
réelles.
Conclusion 1 : les couleurs de la planche du livre de Romagnési « Les russules d’Europe et d’Afrique du Nord »
sont remarquablement régulières pour les tons allant de « Ia » à « IVa ». Malgré le papier un peu vieilli, les
nuances du livre correspondent encore aux tons des sporées réelles, abstraction faite de la petite correction
mentionnée ci-dessus.
Conclusion 2 : les couleurs de la planche du livre de Romagnési divergent légèrement (d’environ une unité de
ton) des sporées réelles pour les tons allant de « IVc » à « IVe ». J’attribue cette divergence à un problème
d’imprimerie, car les valeurs de J pour les sporées des russules réelles ( risigalina , maculata, serepina) sont
nettement plus élevées.

Conclusion 3 : Les rapports J des russules réelles semblant s’aligner sur une droite, on peut utiliser directement
l’équation de cette droite pour calculer le ton de la sporée. D’après la figure 4 :

.Exemple d’utilisation . La photo de la Figure 1 permet de mesurer :
pour la sporée : Bleu =127 Rouge = 173
pour le bristol : Bleu =193 Rouge = 186
ce qui donne la composante J = 0.293
on en déduit x = 4.3 c’est à dire, en arrondissant à x = 4, le ton « IIb ».
Résultat correct puisqu’il s’agit de R. aeruginea donnée pour « IIb -IIc » par Romagnési.
E) Conclusion
La formule « magique » ci-dessus pourrait remplacer avantageusement le nuancier du livre de
Romagnési , car elle donne le ton de la sporée à partir d’une grandeur mesurable sans aucune référence. Il faut
toutefois être prudent car elle doit être vérifiée par d’autre utilisateurs avant d’être totalement validée. Il faut bien
sûr suivre la même procédure, de manière à ce que les résultats soient reproductibles.
J’ai organisé mes données dans le tableur Excel qui calcule directement x, ce qui fait que la formule cidessus
donne immédiatement la nuance de la sporée. On pourrait imaginer un logiciel dédié à cette mesure qui
prélèverait directement le données bleu et rouge et afficherait x, mais cela dépasse mes compétences.
L’existence d’une relation qui semble linéaire est finalement assez surprenante. Est ce le résultat du
travail soigneux de Romagnési qui aurait espacé ses tons de manière parfaitement régulière ? Est-ce le peu de
points sur la courbe qui tromperait sur la fonction J(x), qui pourrait être finalement courbe ou avec des sauts ?
Seule la poursuite de cette numérisation sur de nombreuses sporées pourra le décider.
Romagnési et Sarnari donnent des exemples de russules pour tous les 14 tons

Il serait intéressant des contrôler les tons de ces russules de manière précise pour améliorer la formule
précédente. Les personnes qui veulent participer à ce travail peuvent m’envoyer des sporées de russules connues
(sporée seule dans un petit sachet plastique), ou simplement les photos qu’ils ont obtenues. Des données plus
nombreuses permettaient en effet de donner une formule suffisamment précise pour servir d’étalon, et d’en
fixer la pertinence. Cela permettrait aussi de vérifier l’existence des nuances intermédiaires « IIIe » et « IIIf »
incluse dans l’échelle de Dagron mais absente de celle de Romagnési.
La remarquable corrélation observée sur la Figure 3 et la linéarité de composantes vertes et bleues est
compatible avec la présence d’un seul pigment en concentration variable dans les spores (la présence de deux
pigments de concentrations variable introduirait une dispersion des mesure et empêcherait un classement selon
un échelle de nuance). La couleur de ce pigment serait orange moyen. C’est pour ces raisons que la grandeur J
utilisée dans le calcul donne des résultats satisfaisant et permet l’emploi d’une échelle linéaire entre J et la valeur
« x » de la nuance.
Ouvrages cités :
E. Séguy : Code universel des couleurs, Lechevalier 1936
Henri Romagnési : Les russules d’Europe et d’Afrique du Nord. Bordas 1966
Régis Courtecuisse et Bernard Duhem : Guide des champignons de France et d'Europe Delachaux & Niestlé, 1994.
Roberto Galli : Le Russule. Edinatura 1996
Mauro Sarnari : Genere Russula in Europa, AMB 2007
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