![]() |
![]() |
||||||||
|
© Bertrand Roussel, 2003 |
Le Chêne blanc par Josiane Ubaud
Nous évoquerons maintenant le deuxième chêne familier des nos paysages, celui qui devient roux à lautomne : 2) le chêne blanc/lo rore, lo roire, lo rove (prononcez [rouré], [rouiré], [rouvé]) Le rore/rove est dérivé du nom du chêne en latin, robur, qui est présent dans Quercus robur, nom actuel de lancien Quercus pedunculata, le "chêne rouvre". Celui qui nous intéresse ici est un cousin méditerranéen : Quercus humilis subsp lanuginosa, autrefois Quercus pubescens, qualifié quelquefois en français de "chêne pubescent", traduction de son ancien nom latin botanique. Les noms latins changeant sans cesse, il nous faut donc maintenant le nommer "petit chêne laineux" ? Nous profitons de cet exemple pour signaler labsurdité de qualifier de "noms français" ce qui nest en réalité quun nom latin botanique traduit en français ne fonctionnant que dans les milieux de botanistes (et non pas un nom français vernaculaire) : distinction élementaire des niveaux de langue, quil nous faut parfois expliquer avec des trésors de patience, si nous en jugeons par les étonnantes réactions de certaines personnes réagissant comme si nous les agressions (?) par ces précisions lexicogaphiques. Pour ce qui est de blacha, blaca, blacàs, souvent aussi employés pour le désigner, ces noms semblent concerner à lorigine des baliveaux (donc des jeunes arbres, nous lavons déjà signalé dans larticle précédent) sappliquant à divers espèces : le chêne vert en plaine, le châtaignier en Cévennes, le chêne blanc un peu plus dans larrière-pays. Grand ou petit, ce chêne a donné de nombreux noms de familles, Roure, Duroure, Roube, Blache, Blaque, Blacas, sans oublier les cartes géographiques de notre enfance de Vidal et Lablache, ainsi que des noms de lieux, Le Rouyre, Les Rouires, La Blaque. Au contraire de lyeuse, les feuilles du chêne blanc sont lobées, dun beau vert clair. Pelucheuses en dessous, cela lui a valu son ancien nom despèce pubescens, et plus récemment lanuginosa, et aussi son nom français de chêne blanc. Elles deviennent rousses à lautomne, mais ne tomberont quà la montée de la sève au mois de mars, habillant larbre dun manteau de feuilles sèches tout au long de lhiver : on dit que ses feuilles sont marcescentes (du latin marcescere, se faner, et nous avons ausssi ladjectif marcit, marcida en occitan signifiant "fané", tiré du même verbe latin). Cet arbre se voit donc de loin, et permet de distinguer nettement sur le terrain "létage du chêne vert", couleur de velours sombre toute lannée, et "létage du chêne blanc" qui le surmonte en théorie, ou les quelques chênes blancs occupant les fonds de vallon plus humides à létage de la chênaie verte :
Le chêne blanc, au contraire du chêne vert, sinstalle en effet dans les lieux plus humides, plus élevés, et donc sur les ubacs (du latin opacus, sombre), versant nord des collines, mot que le français a emprunté à loccitan, car cette opposition versant nord/versant sud nest marquée que sous nos climats méditerranéens. Mais il suffit de la présence dhumidité dans les fonds de vallons, pour que le rore sinstalle à létage du chêne vert : létagement de la végétation est théorique et subit ici ou là quelques entorses, selon des conditions locales de micro-climat. Ainsi lHortus en face du Pic Saint Loup est connu pour son inversion détagement : les sources affleurant au pied de la colline, ce sont les chênes blancs qui sy sont installés, tandis que les chênes vert occupent au contraire le sommet rocheux et sec. Mais plus en altitude, le chêne blanc sinstalle aussi sur les causses les plus arides, pour donner ces paysages bien caractéristiques. La chênaie blanche est donc lassociation végétale réunissant autour du chêne blanc tout le cortège des plantes qui laccompagnent et que lon ne trouve pas associées au chêne vert. Encore méditerranéennes, mais moins thermophiles, on les dit subméditerranéennes : Viburnum lantana (viorne lantane, tatina), Buxus sempervirens (buis, bois), Daphne laureola (lauréole, lauriòla, èrba dubac), Coronilla emerus (coronille, coronilha dubac), et Pinus sylvestris (pin sylvestre, pin roge), pour nous en tenir aux stricts équivalents de leurs cousins de la chênaie verte occupant la même niche écologique que sont Viburnum tinus (laurier-tin, fatamòl), Quercus coccifera (chêne-kermès, avaus, que nous évoquerons dans un troisième article), Daphne gnidium (garou, trentanèl, garop), Coronilla valentina (coronille, coronilha dadret) et Pinus halepensis (pin dAlep, pin blanc). Bien sûr tilleul, sorbier, alisier, grand houx, habitants des ubacs et des moyennes montagnes, complètent le cortège végétal. Le Pic Saint Loup est le parfait exemple de lopposition adret-ubac, où lon peut observer au cours de la même promenade ces plantes qui se font écho dun versant sur lautre, dès que lon a passé la ligne de crête. Signalons que le buis peut bien sûr exister en plaine, mais il est nettement plus abondant associé au chêne blanc.
Le collectif blaquièira (ou plus au nord blachièira) ou blacareda, désignerait un taillis de jeunes chênes blancs, mais il nous semble plutôt employé dans les zones de larrière-pays (pied du Larzac, Larzac, Haute Provence) où les toponymes dérivés abondent : Blaquières, Saint Jean de la Blaquière, La Blacarède, La Blachière, Les Blaquettes. Le chêne blanc a bien sûr payé cher la qualité de son bois robuste : dès que lhomme passe de létat nomade de chasseur/cueilleur à létat sédentaire déleveur/cultivateur (il y a donc 7000 ans environ), il rase consciencieusement la chênaie blanche originelle (bois de chauffe, de charpente, manches doutils, et conquêtes despaces à cultiver). Ce fut ensuite la chênaie verte qui y laissa des plumes (grands défrichements du Moyen-Âge). Plus tard, lindustrie navale contribuera également à la dévastation de la forêt méditerranéenne, en prélevant tous les beaux arbres proches des chantiers navals (interdisant aux verriers, grands dévoreurs dénergie, le prélèvement des arbres trop gros, et les obligeant à travailler de plus en plus loin dans larrière-pays). Lorsque les activités humaines cessent (depuis lindustrialisation au milieu du XIXème siècle et lexode rural), la remontée de la végétation peut donc se faire en théorie (séries progressives). En basse plaine, cest souvent le pin dAlep qui envahit tout, mais on constate aussi (notamment aux alentours du Pic Saint Loup) que cest le chêne blanc qui peut assurer cette reconquête (et non le chêne vert) : la comparaison de cartes postales anciennes avec des photos récentes permet une analyse de lévolution des paysages. (nous ne faisons ici quun rappel plus que succint de lévolution des paysages, puisque ce nest nullement notre propos, et on se reportera bien sûr aux écrits de Charles Flahault, Braun-Blanquet, Kuhnoltz-Lordat, phytosociologues éminents de Montpellier, et à des ouvrages plus contemporains). Il était aussi utilisé pour son feuillage (rama) qui constituait un excellent fourrage pour les bêtes : on dépouillait régulièrement certains chênes réservés à cet usage (rore ramièr, par opposition à rore aglanièr, destiné à fournir des glands aux bestiaux), et ils sont aisément reconnaissables (grands et vieux arbres présentant un feuillage clairsemé). Les galles, petites billes brunâtres, étaient également récoltées. Pulvérisées, elles fournissaient le produit de base pour la préparation de lencre noire, un colorant noir pour les tissus, et un fixateur des autres colorants des fibres végétales : engalar un teissut, cétait passer un tissu à la noix de galle. Et son écorce avait le même usage que celle du chêne vert (tannage des cuirs). Comme dans le cochon, tout est bon dans le chêne ! Et tout comme les chênes verts, les grands chênes blancs sont rares et sont répertoriés comme des reliques par divers ouvrages, généralement édités sous légide des Conseils Généraux, qui recensent "pieusement" les patriarches verts. Il est vrai quils ont une ampleur spectaculaire, dautant plus remarquable en zone méditerranéenne où la forêt est dégradée. Et cest encore Max Rouquette qui vient nous décrire limage souveraine de cet arbre, monarque de nos forêts : "Mas res fasiá res a la majestat dels roires. Lo vent i aviá daissat d'aquí, d'alai, quauque fuòlha rossèla. ... Los roires gigants se cercavan, coronats de nívols blancas, cabeladura de vièlh profèta, reis despoderats qu'an tot perdut en fòra de son front sobeiran, mais rien nentamait la majesté des chênes. Le vent leur avait laissé, de ci de là, quelques feuilles rousses. Les chênes géants se cherchaient, couronnés de nuages blancs, chevelure de vieux prophètes, rois sans pouvoir, qui ont tout perdu en dehors de leur front souverain." Nous avions déjà évoqué largement (dans Des Arbres et des Hommes) la fascination antique des hommes pour leurs doubles végétaux que sont les arbres, et qui a conduit à la sacralisation des grands et vieux sujets (chênes, micocouliers, oliviers) et des forêts profondes, premiers lieux de culte. En Provence, cest "le chêne de la Sainte Baume" qui avait les honneurs de la population. Cette forêt spectaculaire à lubac, dans la vallée de Saint Pons, présente elle aussi un cas notoire dinversion détagement de la végétation, puisque lon y trouve des hêtres et des ifs à très basse altitude. Et quelques grands chênes dont un avait le pouvoir de guérir les femmes stériles qui allaient lui caresser lécorce. Mais quel chêne parmi tous ceux de la forêt, allez donc savoir ? Une stérilité tenace avait donc lexplication toute prête : ce nétait pas le bon chêne que la victime était allée implorer. Le chêne faisait partie des rameaux suspendus en cachette à la porte des jeunes filles le premier jour de mai : on appelait dailleurs ces rameaux des "mais". Chaque plante avait une signification particulière : pour le chêne, il signifiait "je vous aime". Signalons enfin lor noir lié aux chênes blancs comme aux chênes verts : la précieuse truffe, la rabassa en occitan. Accompagné dun can/chin rabassièr (un chien truffier) ou dune truèia rabassièira (truie truffière) et muni dun petit piochon (lo rabassièr, la rabassièira), le chercheur de truffes garde jalousement ses coins de cueillettes reconnaissables à la sècheresse particulière du sol sous les arbres, mais cest une autre histoire qui relève de la mycologie !
Siège
social : Institut de Botanique, 163, rue Auguste Broussonnet, 34000 Montpellier. |