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© Bertrand Roussel, 2003 |
Le Chêne vert par Josiane Ubaud
Au cours de quatre courtes chroniques, nous évoquerons les chênes familiers des paysages méditerranéens. En tant que lexicographe et ethnobotaniste en domaine occitan, cest très peu en termes de botanique que nous aborderons le sujet, mais avant tout sous son aspect culturel et lexical : quels usages avaient-ils dans nos régions, comment étaient-ils perçus et nommés, quels toponymes (noms de lieux) et anthroponymes (noms de personnes) ont-ils donné, quels sont les noms français empruntés à loccitan pour décrire les paysages, tous problèmes qui relèvent de lethnobotanique, cest-à-dire des rapports étroits que lhomme entretient avec son environnement végétal. De fait, à cause de la coupure avec la nature, des pans entiers de savoirs populaires disparaissent ou ont disparu définitivement. Ils étaient pourtant le signe dun rapport très privilégié avec la nature méditerranéenne. Ainsi pour le sujet qui nous préoccupe, peu de gens savent encore distinguer et nommer les chênes (hormis les passionnés de botanique bien sûr), savoir pourtant spontané chez tous les paysans et vignerons : nous ne croyons donc pas inutile de tracer rapidement le "portrait culturel" de ces arbres autrefois familiers de tous, mais devenus étrangers à beaucoup dhabitants de la région. La lecture des cartes géographiques prend ainsi un tout autre sens lorsque lon sait décrypter les noms de plantes qui ont servi à former les innombrables noms de lieux. Lévocation de quelques notions élémentaires décologie ou de floristique sera avant tout un prétexte à introduire un vocabulaire qui transparait dans les noms de lieux, ou à évoquer le regard occitan sur lenvironnement, notamment à travers des citations dauteurs. En ce qui concerne les noms occitans (toujours écrits en caractères gras), nous donnerons les noms languedociens, suivis des noms provençaux dans le cas où ils sont différents. Il nest bien sûr pas question de rentrer ici dans les moindres détails des appellations, et de faire de la dialectologie : nous restituerons ces renseignements plus complets dans un dictionnaire dethnobotanique en cours de rédaction. Afin daider les lecteurs peu au fait de la langue doc, nous donnerons ici ou là une prononciation phonétique approximative (la syllabe soulignée représentant lemplacement de laccent tonique). A tout seigneur tout honneur, tout dabord larbre-roi des collines du Midi : 1) Le chêne vert, l'yeuse/l'euse Son nom botanique est Quercus ilex, ilex étant le nom de larbre chez les Latins ("sorte de chêne, yeuse" nous dit le dictionnaire de latin Gaffiot). Le nom occitan vient donc directement du latin ilex. L'appellation euse (prononcez [eousé]) est largement la plus répandue, en Languedoc comme en Provence, mais on trouve aussi elze en languedocien, euve du côté de Marseille, ausilha [aousillo], eusina [eousino] en Provence plus intérieure et ausina [aousino] dans lAude. Notons quen catalan, il sappelle alzina. Euse (du genre masculin) est passé au français pour donner "yeuse(du genre féminin), mot qui est employé par certains romanciers du sud dexpression française (Giono, Pagnol) qui nusent jamais de "chêne vert" dans leur récit, pas plus que le dictionnaire de latin cité précédemment.
Cest tellement l'arbre de nos sols calcaires mediterranéens que les botanistes ont bien failli le choisir pour définir la zone méditerranéenne. Mais comme il se permet quelques échappées sur la côte atlantique ou à des altitudes "anormales" dans les Alpes de Haute Provence par exemple, ils lui ont préféré lolivier. Cest par contre larbre par lequel on définit le premier étagement de la végétation méditerranéenne (étage du chêne vert), lui-même surmonté par létage du chêne blanc. La "chênaie verte" est lassociation végétale qui regroupe autour de ce chêne tout le cortège des plantes méditerranéennes de la garrigue (les vraies, dites euméditerranéennes, cistes, pistachiers, kermès, cades, filarias, laurier-tin) dans les situations chaudes et sèches, notamment les versants sud des collines appelés "adret". Adret est un mot occitan, que le français lui a emprunté, et qui vient du latin directus (dans la direction du soleil). Ces chênaies vertes sappellent eusièira, euseda, auseda (en languedocien)/eusiera, euviera en provençal, et ont bien sûr donné de nombreux toponymes (L'Eusière, Lauzières, LEuzède, Auzède), et si lon parle dune bois plus petit LEuset, LEusette (illicetum en latin). Notons que la présence dun z entre deux voyelles dans les noms francisés est bien sûr un des multiples avatars dus à la transcription des noms occitans, qui nest point justifié par létymologie (même avatar pour "maset", quelquefois improprement écrit mazet). Il tient son nom français de "chêne vert" du fait quil est toujours pourvu de feuilles (au contraire de la majorité des autres chênes à feuilles caduques), -ce qui ne lempêche pas de les renouveler comme tous les arbres, il suffit de voir la litière de feuilles sèches sous les arbres-, et quil est de plus dun vert sombre. Il présente une grande variabilité de feuilles (entière ou dentée, étroite ou large), ce qui déroute toujours un peu les apprentis botanistes, et il lui arrive même dêtre pourvu dépines au point de se travestir en chêne kermès, confusion légitime et maintes fois constatée en sorties botaniques (nous avons même lu quil existerait effectivement un hybride, non mentionné cependant dans lindex de Kerguélen). Mais il suffit de retourner la feuille pour sassurer de son identité : si les feuilles de kermès sont vertes sur les deux faces, celles du chêne vert sont au contraire grises en dessous, car pourvues dun duvet. Ce manteau gris vert presque noir qui recouvre nos collines calcaires tout au long de lannée (cest ce qui frappe le plus les personnes habituées aux forêts continentales dénudées en hiver) permet à lécrivain montpelliérain Max Rouquette de parler dau velós de verd sorn de las eusièiras, du velours vert sombre des chênaies vertes. Les pentes du Pic Saint Loup observées de loin, la zone des garrigues identifiée ainsi par un panneau sur les bords de lautoroute aux abords de Nîmes, et les collines basses non encore envahies de pins dAlep, sont les multiples exemples de ce "velours sombre" plus ou moins ras qui font de la forêt méditerranéenne une forêt à feuilles persistantes et très peu changeante sur le plan de la couleur, au contraire des forêts plus montagnardes. Arbre véritable pouvant atteindre 10 mètres de haut, il ne reste plus que quelques beaux spécimens de taille respectable dans quelques domaines privés (et au Jardin Botanique de Montpellier évidemment), où ils ont pu échapper au feu et à la scie. Nous avons ainsi découvert juste au nord dAssas un lambeau de chênaie verte pouvant donner une idée de ce que pouvait être la chênaie autrefois : immenses chênes verts suffisamment espacés pour laisser passer la lumière, et cortège darbustes très touffus en dessous, labyrinthe pour lapins et sangliers. Un spécimen particulièrement imposant se trouve dans les murs mêmes de la propriété, qui déploit ses branches tordues chacune de la taille dun tronc normal : impression de sacralité des forêts antiques garantie (on sattendrait à voir descendre un druide ) ! Mais cest le plus souvent en taillis que lon rencontre maintenant les chênes verts. Car comme tous les chênes, cest un excellent bois de chauffe (le meilleur dit-on) et de charpente, et lon en faisait aussi des manches doutils : la chênaie verte qui recouvrait toute la zone méditerranéenne a donc été abondamment détruite à cause dune occupation humaine intense (lesquels hommes avaient commencé par détruire la chênaie blanche). Les jeunes rejets sont nommés blaca, qui selon les lieux désignent soit larbre directement, soit un bouquet de plusieurs de ces arbres, sous lequel les troupeaux viennent chomer (chorrar en occitan) aux heures chaudes. Ailleurs en Cévennes, blaca peut désigner de jeunes rejets de châtaigniers ou dans larrière pays, le chêne blanc : le dictionnaire de bas-latin le confirme, blaca signifie plus généralement un baliveau. Ici ou là, le nom a donc pu se spécialiser sur telle ou telle espèce darbres. Ce nom collectif manquait visiblement à Marcel Pagnol pour décrire "son chêne vert à huit troncs" : "A lentrée de lun des ravins, se dressait une yeuse à sept ou huit troncs, disposés en cercle, et ses ramures dun vert sombre surgissaient dun ilôt de broussailles " (M. Pagnol) Le collectif blaquièira (ou plus au nord blachièira) semble désigner plutôt une chênaie blanche, car toujours employé dans les zones de larrière-pays (pied du larzac, Larzac, Haute Provence) ou les toponymes dérivés abondent. Pour agrandir les surfaces cultivables et les pâturages, lhomme a défriché (deseusinar, arracher les yeuses) la chênaie verte, qui a laissé sa place à la garrigue (garriga, autre nom occitan dorigine celte, faisant référence à ce "chêne des rochers"), association végétale recouvrant les sols rocheux, mais qui, quoique plus basse et souvent dépréciée dans les mentalités, nen est pas moins riche sur le plan botanique. Garrigue et maquis (son équivalent sur sols siliceux) sont appellés maintenant du nom unique de matorral, nom dorigine espagnole signifiant "buisson" et par extension "étendue de buisson". Il a pour équivalents catalan matollar et occitan matarrada "cépée de broussailles" : tous ces mots sont en effet formés sur mata, signifiant "touffe" (ici, plus spécialement de buisson).
Lécorce (la rusca) nétait pas moins intéressante : récoltée par les ruscaires, qui frappaient sur les troncs à laide de grosses masses, pour décoller des manchons décorce à la saison de la montée de la sève, elle était réduite en poudre, pour donner le tan employé pour tanner les cuirs. Ceux qui empilaient les motas de tan, les mottes de tan, faisaient un métier réputé dangereux, quils nexerçaient pas longtemps tant il leur détruisait la santé. Métier de parias, dans des odeurs pestilentielles, quel que soit dailleurs le pays
Mais pour faire face à la demande, on ne se contentera plus de prélever lécorce sur les bois taillis, on arrachera les arbres, pour récolter aussi lécorce des racines (toujours plus riches en produits actifs) : la régénération de la chênaie verte était donc irrémédiablement stoppée, puisque les chênes ne pouvaient plus rejeter de souche. Signalons enfin un dernier usage : les galles de lyeuse donnaient une teinture vermillon (comme celles du kermès que nous évoquerons plus tard) mais de moins bonne qualité et donc réservée à des tissus grossiers (par exemple les pantalons de pêcheurs si lon croit Frédéric Mistral qui décrit des braietas cremesinas tenchas en vermelhon deusina, des pantalons cramoisis teints en vermillon dyeuse), et non à des étoffes de luxe, le rouge vermillon (du murex, du kermès, dun coût très élévé) étant lapanage des classes dirigeantes depuis la plus haute antiquité. Etant donné son nom, François Dezeuze, écrivain du Clapas (surnom de la ville de Montpellier, pour ceux qui ne le sauraient pas, signifiant "gros rocher", doù le titre de Clapassièr donné à ses habitants) et grand chroniqueur de la vie montpelliéraine du début du siècle, ne pouvait pas manquer de célébrer son arbre tutélaire. Fasciné par son double végétal, il leur a consacré tout un poème, Los euses de mon mas, et a intitulé dautre part Brancas d'euses un recueil de poésies (contenant notamment une éblouissante ode à la garrigue). Il y dit toute sa passion pour cet arbre indigène : "E
vejaicí lo rei, vejaicí l'euse ruste "Et
voici le roi, voici larbre rustique Et il poursuit : "Simbèl
de nòstra antica raça "Symbole de notre race
antique où nous voyons donc la symbolisation de notre culture méditerranéenne par cet arbre têtu, "fort comme un chêne" évidemment, ne ployant pas dans la tempête, car eles au sòu nadau fortament arrapats/An tetat sa vigor dins ta tèrra sacrada, eux au sol natal fortement accrochés, ont tété leur vigueur dans ta terre sacrée, dit encore lauteur en évoquant les arbres de son maset, et ne rêvant que de finir comme eux, cest-à-dire "rester robuste tout en me faisant vieux". Cest tout le malheur que lon peut souhaiter à tout un chacun, quil soit Dezeuze/Deseuse/Deleuse/De leuse ou pas !
Siège
social : Institut de Botanique, 163, rue Auguste Broussonnet, 34000 Montpellier. |